« Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d'arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. »
Arthur Rimbaud

Écrites par Rimbaud à l’âge de 16 ans, au cœur de l’époque d’expérimentation sociale et d’égalitarisme que fut la Commune, Les Lettres du voyant constituent le document le plus révolutionnaire de la poésie moderne. Dans ces lettres adressées à son professeur Georges Izambard et au poète Paul Démeny, Rimbaud énonce déjà les principes fondateurs de son œuvre. Le manifeste littéraire d’un homme qui donna une forme à l’informe et fit du verbe poétique un puissant instrument de libération.

Génie littéraire précoce, Arthur Rimbaud (1854-1891) eut un destin aussi bref que fulgurant, à l’instar de son œuvre, dont l’inventivité et la densité poétique en font l’une des références de la littérature du XIXe siècle. Rebelle mystique, explorateur voyant, l’homme aux semelles de vent a métamorphosé la langue poétique et fait de ses mots des essentiels, alors et toujours.

Extrait • Lettre d’Arthur Rimbaud à Georges Izambard

Depuis le 19 juillet 1870, la guerre franco-prussienne fait rage en Europe ; début 1871, Charleville est occupée et ses écoles sont reconverties en hôpitaux, ce pourquoi la rentrée scolaire est reportée au 23 avril. Cependant, « résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire », Rimbaud a d’autres projets : le 25 février, il saute dans un train pour Paris. Assiégée depuis septembre 1870, la ville est harassée ; le jeune poète y a peut-être été victime d’un viol. Ce traumatisme serait l’une des significations vraisemblables de la métaphore sexuelle qui parcourt Le Cœur supplicié, inclus dans la lettre du 13 mai à Izambard.

Charleville, [13] mai 1871

Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius. – Je me dois à la Société, c’est juste, – et j’ai raison. – Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, – pardon ! – le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! – Je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris – où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi? je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots. –
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! Vous n’êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. – Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni – trop – de la pensée :
Le Cœur supplicié […].

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