« Vouons, aussi loin que nous le pouvons, une estime profonde et inébranlable à ceux que nous aimons et auxquels nous sommes étroitement liés ; il importe peu qu’ils nous contrarient occasionnellement en adoptant un point de vue qui nous paraît déraisonnable ou têtu. »Charlotte Brontë

Depuis un presbytère perdu dans les bruyères anglaises, Charlotte Brontë mène à coups de lettres un combat calme et déterminé pour affirmer les raisons de son génie littéraire et le talent extraordinaire de ses sœurs. Les passionné.e.s de l’autrice trouveront dans cette correspondance la formation d’une intelligence, les péripéties d’un grand cœur et le parcours d’une vie secrètement intense.

Avec son roman Jane Eyre, paru en 1847 sous le pseudonyme masculin de Currer Bell, Charlotte Brontë (1816-1855) connut un succès retentissant à une époque où l’écriture était encore l’apanage des hommes. Dans ses lettres, elle se raconte, avec pudeur et humilité, tour à tour enthousiaste et mélancolique, dessinant son parcours d’écrivaine, attentive au destin des femmes et défenseuse de leur vocation littéraire.

Extrait • Lettre de Charlotte Brontë à Robert Southey

En décembre 1936, Charlotte Brontë écrit au poète, essayiste et éditeur Robert Southey (1774-1843). Elle désire en effet avoir son avis sur quelques poèmes qu’elle lui a précédemment envoyés. Southey ne répond que trois mois plus tard, le 12 mars 1837. Tout en lui concédant une certaine capacité à composer des vers, il la met en garde : la poésie n’a guère les faveurs du public à l’aube de l’ère victorienne. En outre, il lui recommande lourdement de ne s’adonner à la poésie que comme à un passe-temps agréable et purement personnel ; il ne faudrait pas qu’elle néglige ses obligations féminines naturelles : « La littérature ne peut en aucun cas constituer l’occupation première d’une femme, et il est juste qu’il en aille ainsi. »

16 mars 1837

Monsieur,
Je ne trouverai point de repos avant d’avoir répondu à votre lettre, quoiqu’en m’adressant à vous une seconde fois je puisse paraître quelque peu intrusive ; mais je dois vous remercier pour les conseils aimables et avisés que vous avez daigné me dispenser. [...] Vous ne m’interdisez pas d’écrire ; vous ne dites pas non plus que ce que j’écris est absolument privé de valeur ; vous me mettez simplement en garde contre la folie de négliger mes véritables devoirs en vertu des plaisirs de la création, d’écrire par amour de la gloire ou par exaltation égoïste de l’émulation. Vous me permettez gentiment d’écrire de la poésie pour mon petit plaisir, à condition que je ne déroge à aucune de mes tâches en poursuivant cette gratification solitaire, captivante et exquise : je crains, Monsieur, que vous ne m’imaginiez écervelée – je suis consciente que la lettre que je vous ai envoyée n’était qu’un salmigondis de la première à la dernière phrase. Pourtant, je ne suis pas uniquement l’être oisif et rêveur qu’elle a pu laisser entrevoir. Mon père est pasteur, et je suis la plus âgée de ses enfants. Il a dépensé pour mon instruction tout ce qu’il pouvait se permettre au regard de ses revenus limités mais suffisants. J’ai pensé qu’il était donc de mon devoir, après avoir quitté l’école, de devenir gouvernante. Cette fonction occupe mes pensées toute la journée, tout comme ma tête et mes mains, et ne me laisse aucun instant pour divaguer ou rêvasser. Le soir, je dois admettre que je pense, mais je ne dérange jamais personne avec mes réflexions. Je me garde bien d’avoir l’air préoccupé ou excentrique : cela pourrait amener ceux qui m’entourent à avoir quelque soupçon sur la nature de mes ambitions. Suivant les recommandations de mon père, qui n’a fait que me conseiller sagement depuis mon plus jeune âge, et au regard du ton amical de votre lettre, je me suis non seulement efforcée de respecter tous les devoirs qui incombent à une femme, mais de les trouver de surcroît passionnants. Je n’y parviens pas toujours car, de temps à autre, quand j’enseigne ou quand je couds, je sens que je préférerais de loin lire ou écrire. Mais je m’efforce de me contenir, et l’approbation de mon père a jusqu’à présent largement récompensé mon abnégation. Permettez-moi de vous remercier encore une fois. Avec ma sincère gratitude. [...]

C. Brontë

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