« Les parents peuvent être de parfaits éducateurs, mais seulement avec les enfants des autres. »
Franz Kafka

Les étonnants paradoxes de l’âme humaine et les fragiles labyrinthes du psychisme de l’enfant exposés dans les lettres où Franz Kafka analyse le comportement de l’« animal-famille ». Questionnant le joug familial, il s’extirpe du lacis de ses fiançailles et démolit, non sans émotion, la figure paternelle. Le plus surprenant prosateur du vingtième siècle se révèle être un pédagogue subtil et d’une extrême lucidité.

L’atmosphère cauchemardesque des romans de Franz Kafka (1883-1924), son regard aigu et sa plume inquiète ont fait de lui un des écrivains majeurs du XXe siècle. Éternel célibataire, il vécut un quotidien presque sans événements dans la maison familiale, qui se transformait la nuit venue dans le théâtre de ses rêves littéraires. Ses lettres, où transparaît son esprit ironique et tendre, témoignent d’une discipline d’écriture quasi monastique et d’un humour désespéré face au destin de l’homme.

Extrait • Lettre de Franz Kafka à Gabriele Kafka

Gabriele Kafka, que tout le monde surnommait « Elli », était la plus grande des trois sœurs de Kafka, qui était l’aîné et le seul garçon de la fratrie. Elle épousa, en 1910, Karl Hermann, homme énergique et représentant de commerce très apprécié de ses parents ; elle eut avec lui trois enfants. Le premier, Felix, est un objet de dispute dans plusieurs lettres, véritable somme de la pensée pédagogique particulière de Kafka. Afin de convaincre sa sœur d’envoyer l’enfant dans une école avant-gardiste à Hellerau, non loin de Dresde, l’auteur se dissimule derrière l’opinion d’un autre (celle de Jonathan Swift) et élabore une théorie « animale » fort singulière de la famille.

[automne 1921]

[…] La famille est donc un organisme, mais extrêmement compliqué et déséquilibré, et comme tout organisme, elle aspire elle aussi continûment à l’équilibre. Dans la mesure où cette aspiration à l’équilibre intervient entre parents et enfants (l’équilibre entre les parents n’a pas sa place ici), elle est nommée éducation. Ce pourquoi on l’appelle ainsi est incompréhensible, car il n’y a ici pas trace d’une véritable éducation, à savoir d’un déploiement tranquille, désintéressé et affectueux des capacités d’un être en devenir, ou ne serait-ce que d’une tolérance calme pour un épanouissement autonome. Il s’agit davantage d’une tentative au déroulement bien souvent crispé d’équilibrer un organisme animal condamné durant de longues années au plus sévère des déséquilibres, organisme que l’on pourra nommer, par contraste avec l’animal humain individuel, « l’animal-famille ». La raison de l’absolue impossibilité d’un équilibrage instantané et juste (et seul un équilibre juste est un véritable équilibre, lui seul est durable) au sein de cet animal-famille est l’inégalité fondamentale entre ses parties, en particulier la monstrueuse supériorité en puissance du couple parental face aux enfants pendant de nombreuses années. En conséquence de quoi, tant que les enfants sont des enfants, les parents s’octroient le droit exclusif de représenter la famille, non seulement vis-à-vis de l’extérieur, mais aussi dans son organisation morale interne, retirant ainsi pas à pas aux enfants leurs droits de la personnalité, pouvant à partir de là les rendre incapables de jamais faire valoir ces droits en bonne et due forme ; un malheur qui, plus tard, ne frappera pas moins les parents que les enfants. […] Que faire, donc ? D’après Swift, il convient de retirer les enfants aux parents : l’équilibre dont a besoin cet animal-famille doit d’abord être provisoirement obtenu par le fait qu’avec le retrait des enfants, l’équilibre définitif est remis à un temps où ils seront indépendants de leurs parents, leurs égaux en forces physique et spirituelle, et que viendra ensuite le temps de l’équilibre véritable et affectueux, celui que tu nommes « le salut » et que d’autres nomment la « gratitude des enfants », laquelle ils trouvent si rarement. En outre, Swift connaît les limites de son raisonnement et tient que le retrait des enfants des pauvres n’est pas absolument indispensable. Chez les pauvres, dans une certaine mesure, le monde et la vie laborieuse se fraient d’eux-mêmes un chemin à l’intérieur de leur hutte (comme par exemple le monde entier, bergers et sages venus de l’Orient, était déjà présent pour la naissance du Christ dans la hutte à moitié ouverte) et cela prévient le développement de l’air confiné, vicié, délétère pour les enfants, qui est à l’œuvre dans les cossus salons familiaux. Aussi Swift ne nie-t-il pas qu’à l’occasion, les parents peuvent former une excellente communauté éducative, mais uniquement pour les enfants des autres. […]

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