« Avec toute l’affection possible, le vieux philosophe, ours grincheux et immoraliste. »
Friedrich Nietzsche

De la quasi-épouse d’un jour Mathilde Trampedach à la relation platonique avec Louise Ott, du triangle amoureux avec Lou Salomé et Paul Rée à la passion pour Cosima Wagner : les amours que Friedrich Nietzsche décrit dans ses lettres sont à la fois improbables et tragiques, décousus et légendaires. Le théoricien de la volonté de puissance s’abandonne à des élans de tendresse laissant entrevoir l’irréductible innocence de l’homme qui a fait exploser la pensée occidentale.

Dans sa correspondance avec les femmes – qu’il a toujours aimées avec embarras et difficulté – Friedrich Nietzsche (1844-1900) se dévoile sous un jour particulier. Son tempérament fragile et timide contraste avec l’image qu’il revendique : être « de la dynamite ». Derrière les paroles affectueuses, déclamées avec désespoir ou chuchotées, on découvre un amant maladroit, bien trop humain. Dans ses dernières lettres à Cosima Wagner plane déjà l’ombre terrible de la folie.

Extrait • Lettre de Friedrich Nietzsche à Lou Salomé

Le 23 avril 1882, Nietzsche se rend à Rome où il rencontre Lou Salomé, dont ses amis Malwida von Meysenbug et Paul Rée lui ont parlé avec grand enthousiasme. Convaincu qu’il s’agit d’une rencontre arrangée, le philosophe se présente à Salomé en ces termes : « Quels astres nous ont-ils destinés l’un à l’autre ? » Quelques heures plus tard seulement, il lui demande de l’épouser, choisissant pour intermédiaire « l’ami Rée ». Mais Lou est par principe rétive à tout lien conjugal, comme elle le lui explique avec Rée ; une union intellectuelle entre eux – la « Trinité », ainsi qu’ils la baptisent eux-mêmes – semble toutefois possible et souhaitable, en gardant la plus grande réserve afin de ne pas donner prise à de malveillants commérages.

Tautenburg, près Dornburg, Thuringe [3 juillet 1882]

Ma chère amie,
Le ciel au-dessus de moi est à présent dégagé ! Hier midi, ce fut comme mon anniversaire : votre accord m’est parvenu, le plus beau cadeau que l’on pouvait me faire à cet instant – ma sœur m’a envoyé un panier de cerises et Teubner les premières épreuves du Gai Savoir ; et comme si cela ne suffisait pas, j’ai conclu la toute dernière partie de mon manuscrit, et avec elle le travail de six années (de 1876 à 1882), toute ma « libre pensée » ! Oh, quelles années ! Quelles souffrances, quelle solitude, quel dégoût de vivre ! Et pour remède à tout cela, pour ainsi dire à la vie et à la mort, j’ai élaboré mon propre médicament, mes pensées avec leur subtile bande de ciel serein au-dessus d’elles – oh, ma chère amie, à chaque fois que je pense à tout cela, je suis bouleversé, ému, et je ne sais comment j’y suis parvenu malgré tout : m’envahissent à la fois un sentiment d’auto-compassion et de victoire. Car c’est indéniablement une victoire, et sur tous les fronts – même la santé physique est revenue, sans que je sache comment, et tous me voient plus jeune que jamais. Que le ciel me préserve de faire des folies ! – Mais maintenant que vous êtes là pour m’aiguiller, je bénéficierai toujours de bons conseils et je n’aurai plus rien à craindre. [...] Je ne veux plus rester seul, je veux réapprendre à devenir un être humain. Ah, dans ce devoir, j’ai encore presque tout à apprendre ! – Toute ma gratitude vous revient, chère amie ! Tout ira pour le mieux, comme vous l’avez dit. Mes plus cordiales salutations à notre Rée ! Tout à vuos,

F.N.

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