« Ce qui lie les amitiés dans le monde, c’est la possibilité de se séparer à chaque instant. »
Stendhal

Dans une splendide correspondance, vive et émouvante, le fondateur du roman psychologique moderne mène l’enquête sur son propre cœur et celui de ses proches. À travers ses confessions et confidences pleines d’esprit et de tendresse, Stendhal partage joies et tourments avec ses happy few adorés. La voie royale pour entrer dans l’œuvre du « plus heureux des écrivains ».

Bréviaire de l’amour de la vie, la correspondance de Stendhal (1783-1842) témoigne de l’humanisme, de la douceur et de la générosité nécessaires à l’écriture de chefs-d’œuvre tels que Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Amoureux de l’Italie, de la musique et de la peinture, l’écrivain au caractère exigeant et anticonformiste expose dans sa correspondance sa science des sentiments ainsi que sa méthode pratique du bonheur, notamment lorsqu’il s’adresse à sa sœur, en livrant ses pensées sur la condition des femmes et leur nécessaire émancipation.

Extrait • Une lettre de Stendhal à Pauline Périer-Lagrange et Joséphine Bazire-Longueville

En octobre 1824, sa sœur Pauline et sa cousine Joséphine Bazire-Longueville s’apprêtent à partir en Italie pour un voyage ponctué de nombreuses étapes. On peut sentir dans cette lettre la passion communicative qui anime Stendhal dès qu’il s’agit d’évoquer l’Italie ; il dispense abondamment les conseils de lecture et les détails pratiques. Dans son Voyage du Condottière, André Suarès dira très justement que Stendhal « a créé une Italie plus italienne cent fois que celle que nous avons sous les yeux, […] l’Italie que nous aimons : depuis, entre les Alpes et la Sicile, c’est toujours l’Italie de Stendhal que l’on cherche ».

10 octobre 1824

Avis aux têtes légères qui vont en Italie

1. Lisez Lalande, de Brosses ;
2. Itinéraire de Valandi ; ou vous ne comprendrez rien à rien.
Lisez, si vous pouvez, une histoire de la Peinture et quelque chose sur la Musique ou tout vous ennuiera.
Tâchez de ne pas vous brouiller avant d’être à Genève.
Quand la voisine vous ennuie, faites semblant de dormir.
Dans chaque ville d’Italie, les grandes comme Bologne, Florence, achetez le Guide du pays, la Guida, autrement vous vous ennuierez et ne comprendrez rien à rien.
Avant d’arriver dans une cité, lisez l’article qui la concerne dans Lalande, de Brosses, les notes par Childe-Harold, Valandi, etc., etc., ou bien vous ne comprendrez rien à rien. Faites toujours par écrit vos marchés avec les veturini, Pollastri de Florence est honnête. Prenez toujours, le pouvant, un veturino de Florence ; Minchioni aussi est honnête.
Une personne seule paye dix à douze francs au plus par jour. Pour ces douze francs, on la charrie, on paye la chambre et le souper du soir.
Étant deux, vous devez être charriées et spesate pour huit ou neuf francs.
Faites votre offre et allez-vous-en. Une heure après, un veturino inconnu viendra vous dire oui. C’est toujours le même.
Ne concluez jamais le marché à la première parlata.
Au reste, on vient d’établir une diligence de Milan à Rome. Les prix sont dans la Gazette de Milan des premiers jours de septembre 1824.
Étant spesate, en partant le matin, vous donnez vingt-cinq centimes chacune d’étrennes.
Je suis allé de Florence à Rome pour dix écus pesés. C’est Minchioni de Florence qui a été mon veturino. J’aimerais mieux voyager par veturino. La diligence coûte le double, et, voyageant de nuit et à heure fixe vous avez la vue du pays de moins, et la crainte des voleurs de plus.
Habillez-vous mal en route, tâchez que l’avarice et la prudence l’emportent sur la vanité.
Prenant les veturini, vous voyez les habitudes italiennes dans vos trois ou quatre compagnons de voyage.
Au reste, comme je vous conseille les veturini, vous ne manquerez pas de prendre la diligence.
Arrêtez-vous trois jours à Varèse, trois à Côme et Tremezzina, n’allez à Milan qu’après la Tremezzina. Il faut six jours à Bologne, autant à Florence s’il y a déjà du brouillard, s’il fait beau, restez à Florence. Je vous donne une lettre pour M. Vieusseux, libraire et homme d’esprit qui ressemble à un épervier. […]
Quels sont les plaisirs d’un voyage en Italie ?
1. Respirer un air doux et pur ;
2. Voir de superbes paysages ;
3. « To have a bit of a lover » ;
4. Voir de beaux tableaux ;
5. Entendre de belle musique ;
6. Voir de belles églises ;
7. Voir de belles statues.

Une femme française se connaît en châles, en étoffes, en rubans, en bonnes cartes soit de piquet, soit entières, mais du reste n’a pas la plus petite idée de tableaux, musique, statues et architecture. Chacune de vous, mesdames, croit que l’architecture de sa paroisse est la plus belle chose du monde. Il faudrait vous dégrossir un peu l’esprit, et lire quelque bon livre, par exemple, Éraste ou l’Éducation de la jeunesse.
Vous comprenez bien :
1. Qu’il vaut mieux prendre des veturini que la diligence ;
2. Qu’il faut payer de huit à dix francs par jour avec le dîner et la chambre. On paye la moitié le premier jour, le quart au milieu du voyage, le dernier quart en arrivant. Préférez toujours les veturini de Florence. Méfiez-vous toujours de ceux de Rome, Ancône et Rimini. Allez de Baveno à Laveno, de Laveno à Varèse pour 12 lire. (La lira de Milan vaut 76 centimes).
La poste vous mènera de Laveno à Varèse.
À Milan, allez à la Bella Venezia, Place San Fidele, à côté du théâtre, deux francs une belle chambre et trois francs un dîner.
À Gênes, la pension Suisse, cinquante centimes le dîner, deux francs pour la chambre.
À Bologne mal ; allez chez le Français Dupuis, à la Pension Suisse.
Florence, chez Mme Imbert, ancienne femme de chambre de Mme de Bourcit, très honnête.
À Rome, chez Franz.
Franz via Condotti. – Allez chez M. Agostino Manni l’apothicaire, Piazza San Lorenzo in Lucina près le Corso, près le Cours. M. Agostino Manni, le plus obligeant des hommes, vous trouvera un appartement pas cher. Prenez-le en belle vue. Je vous conseille via Gregoriana, à côté de Santa-Trinità­ dei Monti, vis-à-vis M. le consul prussien.
Il faut sacrifier quatre-vingts francs et avoir une belle vue à Rome pendant deux mois, vous aurez un souvenir pour la vie.
Demandez au Nonce de Sa Sainteté, à Florence, de vous procurer une autorisation pour que la douane à Rome visite vos effets a casa, chez vous.
Cette autorisation, on la laisse à la porte del Popolo par laquelle vous entrez au nom de Mme Périer.
Autrement, lorsque vous entrez à Rome, on vous mène à la douane, et l’on vous y retient trois heures car l’on fait queue, et les employés visitent chacun à leur tour les voitures qui arrivent par toutes les portes de Rome.
À Florence, allez lire les journaux chez M. Vieusseux,­ vis-à-vis Santa-Trinità.
À Naples, demandez la pension Suisse.
Sacrifiez quarante francs par mois pour avoir la vue de la mer. Se loger sur le quai de Chiaja.
Du Simplon à Florence il faut faire viser son passeport chaque soir. On donne vingt-cinq centimes à un petit garçon qui va à la Police.
Le seul danger c’est qu’il y ait confusion de passeports. Mettez une marque rouge au vôtre.
Achetez l’itinéraire de Valandi en français. Lisez-le d’avance de manière à savoir qu’à Bologne il y a les galeries à voir. Musée di Cità, galerie Ercolani-Tanari-Marescalchi.
À Parme, le Musée dans le Palais Farnèse et la salle du couvent de Saint-Paul. Tous les chefs-d’œuvre du Corrège sont à Parme, voir les églises où il se trouve des coupoles, gâtées aujourd’hui.
À Saronno, entre Como et Milan, – voir la peinture de Bernardino Luini.
L’excellent Agostino Manni à Rome voudra vous loger Largo dell’Impresa à la Lotteria, dans le logement­­ que j’occupais. Autant vaudrait vous loger rue Tire-bouchon à Paris. La vue est infâme, mettez-vous via Gregoriana, sur le Pincio, vous aurez quatre-vingts marches à monter chaque jour en rentrant chez vous.

Stendhal

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